Par Guy Wilfried IDIATHA, 3ème Année Littératures Africaines UOB, Libreville Gabon,Coordinateur du CRELAF
(communication donnée lors du 10 ème anniversaire de la mort de Sony Labou Tansi, le 14 juin 2005 )
L’ouvrage de Sony Labou Tansi, L’Etat honteux(1) évoque de bout en bout, de façon grossière, vulgaire et ostentatoire, les éléments ayant trait aux parties génitales, au bas-ventre dont « la hernie ».Cette hernie n’est pas forcément toujours à considérer au premier degré, comme on pourrait de prime abord le faire, car à la lumière de l’ouvrage de l’écrivain congolais la hernie est marquée d’une charge symbolique ou significative indéniable.
En considération de cela, il nous revient donc de décliner les différentes significations que revêt la hernie. Autrement dit, quelle est la symbolique de la hernie relevée dans le texte de Labou Tansi ? Quelles en sont les significations? Pourquoi cette récurrence des parties basses du corps humain ?
Lorsque l’on évoque la hernie, on pense d’abord à la maladie, à cette pathologie à laquelle les hommes pour la plupart sont affectés et qui se caractérise majoritairement par une forme de grossissement, un gonflement au niveau des testicules.
En effet, dans L’Etat honteux, la hernie qu’évoque Sony Labou Tansi se perçoit également sous cet angle. Martillimi Lopès, fils de Maman national et homme de pouvoir est atteint depuis sa naissance par une maladie qui le fait souffrir :La hernie. « Ce bourgeon honteux que la nature (lui) a mis dans les cuisses », comme on le lit dans les entrepages du roman est une pathologie lourde de « 7 kgs »(2) et qui dégage une « odeur amère »(3) qu’il soigne en prenant « un bain plein d’aubergines, de piment, de racines et de feuilles (…) parce qu’il paraît que ça soigne les hernies( )».
Le héros laboutansien est donc un malade, mais malheureusement la hernie ici, n’est pas qu’une simple maladie.
La hernie dans L’Etat honteux désigne également le sexe car la première constatation que nous faisons, c’est la récurrence dans l’ouvrage des éléments célébrant, selon le mot de Mikhaïl Bakhtine, « le bas-matériel et humain ».Celui-ci se laisse évidemment lire à travers la métaphore de la hernie parce que la hernie en réalité est une métonymie de l’acte sexuel, de l’organe sexuel.
Jacques Chévrier dans son article « Pouvoir, sexualité et subversion dans les littératures du Sud (4)» pense que dans L’Etat honteux « tout est mis en œuvre pour favoriser l’érection permanente des citoyens, à commencer par la nationalisation des bordels et la création de trois ministères ad hoc, le Ministère des Braguettes , le Ministère des Testicules et enfin le Ministère de la Pornographie(…)Posséder ou être possédé, au sens sexuel du terme, telle semble donc être la seule alternative de cet univers délirant réduit au seul branle corps pénétrant/corps pénétré, dont Mon Colonel Martillimi Lopès constitue l’incarnation la plus parfaite ». C’est ainsi que l’écrivain écrit à propos de Martillimi Lopès : « Il ajuste sa musette et va dans la direction de Yambi-city où j’ai construit une villa à ma petite française blanche qui, dans les affaires de ma hernie est entrain de valoir deux vraies noires(5). » Ce que nomme le personnage du roman de Labou Tansi « les affaires de ma hernie » n’est rien d’autre que le sexe, l’acte sexuel ; son appétit effréné de la bonne chair. D’ailleurs tout au long de l’ouvrage, Sa hernie Martillimi Lopès ne se passe pas de gésir avec les femmes qu’il désire.
La hernie laboutansienne est également l’expression dans son ouvrage, de l’exercice du pouvoir ou du règne. En fait, ce point ne se départit pas du précédent ; car, pouvoir et sexualité dans L’Etat honteux vont ensemble.
Selon Boniface Mongo Mboussa dans son article « Deux approches de la sexualité dans le roman congolais :Henri Lopès et Sony Labou Tansi(5) », « la sexualité se confond dans L’Etat honteux avec le pouvoir et devient ainsi le thème central du roman. Cette confusion sexualité/pouvoir est perceptible à travers le sens polysémique que donne Sony Labou Tansi au mot « hernie» Ce support ,ajoute l’auteur de l’article, a déjà été souligné par la critique.
C’est dans le même sens que le narrateur de L’Etat honteux dit : « Le premier droit de l’homme c’est sa hernie, parce que, mesdames et messieurs, c’est une honte mais c’est la vérité, ce n’est pas pour rigoler que mon emblème c’est la braguette, croyez-moi sur parole ;c’est la hernie qui fait l’homme et ne tombez pas dans le piège :Quand le Blanc parle de l’homme c’est sa hernie qu’il regarde, ne vous y trompez donc pas.Votre pouvoir de merde que je viens de prendre, regardez comme il est cousu de roupettes(6) (…)la roupette est un ustensile de politique(7). » En d’autres termes le pouvoir et le sexe, l’acte sexuel vont ensemble dans l’assise de tout pouvoir.
En outre, Mon Colonel Martillimi Lopès appuie ses décisions politiques en joignant très souvent le mot « hernie » : « C’est la décision de ma hernie(8) ».
Sony Labou tansi dans son roman utilise ou se sert du mot « hernie » pour créer des expressions sur la base d’autres expressions. Ainsi, avons-nous : « A quelque chose ma hernie est bonne(9)» qui semble avoir été construit sur la base d’un adage bien connu « : « A quelque chose malheur est bon ».De même, nous avons encore : « on ne peut pas courir après deux hernies à la fois(10) », nous connaissons tous cet adage qui dit : « on ne court pas après deux lièvres à la fois » ; une autre encore :« vendre la peau de ma hernie avant de l’avoir tuée(11) » de qui nous connaissons « vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tuée. ». A la page 39 du roman de Sony Labou Tansi, nous lisons : « Qui se sert de sa hernie périra par sa hernie » qui est une parodie de la parole christique : « qui a tué par l’épée mourra par l’épée(12) » ; l’autre parodie du fils de Dieu est celle que nous retrouvons à la page 75 : « Ceci est mon corps ceci est ma hernie prends et mange(12) » d’où on tire, « ceci est mon corps ceci est mon sang prenez, mangez et buvez. »
A la page 78 ,il parodie le fabuliste français Jean de Lafontaine quand il dit : « Creusez, bêchez, fouillez ne laissez nulle place où ma hernie ne passe et ne repasse(13) ».Nous connaissons tous la fable dans laquelle La fontaine fait dire au laboureur à ses enfants pour les inciter au travail : « Creusez, bêchez, fouillez ne laissez nulle place où la houe ne passe et ne repasse.(14) »…
S.L.Tansi parle du « revers de la hernie » comme du « revers de la médaille (15)» ; Mon Colonel Martillimi Lopès dit : « Quelle hernie t’as piqué(16) », généralement, on dit « quelle mouche t’as piqué » et « vous allez voir de quelle hernie je me chauffe(17) » ; la gastronomie n’échappe pas non plus à la symbolique de la hernie, puisqu’à la page 147, le narrateur parle du « jaune de ma hernie » au lieu de jaune de l’œuf. Dans la même perspective, Labou Tansi en évoquant la hernie semble même crée une arme de guerre : le « lance-hernies » certainement à partir du lance-flammes que nous connaissons.
La hernie désigne également le gouvernement avec qui il se réunit : « Il nous fit tous venir : le gouvernement de la hernie ».Ce gouvernement qu’il n’hésite pas à changer à la suite d’un complot : « Je vais donc remanier ma hernie(18) » et dans lequel il ne se soucie pas de nommer qui il veut, selon sa volonté : « Damanso national je te fais ministre, (…) oui, toi, ministre des Testicules, c’est laid mais on ne peut plus s’en passer, ferme les yeux et forme ton cabinet(19) ».
Outre le gouvernement , la hernie est également le pouvoir militaire sinon l’Armée : « Raondo Hugo ex-Commandant de ma hernie, etc. ».De plus, elle désigne tout le clan, la Cour de Mon Colonel Martillimi Lopès que le narrateur du présent roman désigne par les « herniés » ; c’est-à-dire ceux qui ont la hernie, mais à vrai dire tout le monde, homme comme femme a la hernie dans L’Etat honteux ; Alberto Sanamatouff est l’un de ces herniés de la Cour du Président, il occupe le poste de membre du Bureau national des herniés, ancien Représentant de sa hernie personnelle aux Nations Unies.
La hernie c’est aussi l’expression du territoire ou du pays. D’ailleurs, la première décision que prit Mon Colonel Lopès au pouvoir, ce fut d’établir de nouvelles frontières au pays en rendant carré la « patrie », « c’est la décision de ma hernie(20) », dit-il ; parce que « nous ne pouvons quand même pas vivre dans un entonnoir tracé par les colons. (21)»
En outre, quand Lopès évoque le territoire, il dit avec précision à la page 46 : « Sept cents kilomètres au nord de ma hernie » ou quand il parle des autres nations, c’est « les autres hernies de la terre ». Au regard donc de cela, la « hernie » est ici le pays.
Dans le pays justement de Martillimi Lopès, la peine capitale a été remplacée par la « peine de hernie ».
Tous ceux qui sont accusés de(haute) trahison envers la patrie doivent subir « la peine de hernie » ; c’est-à-dire l’émasculation qui serait mieux acceptée que la peine capitale, réservée désormais aux femmes. C’est ce qu’il laisse entendre lorsqu’il dit : « J’ai horreur du sang, j’ai horreur de la mort, donc pas de peine capitale sur toute l’étendue de la patrie, mais seulement « la peine de hernie (…)Il termine la cérémonie et la roule pour établir que la peine de mort c’est pour les femmes, ce qu’il faut aux hommes c’est la peine de ma hernie, parce que c’est leur honteuse fonction de mâle qui est à l’origine de tout, c’est leur hernie qui les pousse à vendre la peau de la nation. La peine capitale est supprimée aux hommes sur toute l’étendu de ma palilalie, je la remplace par cette peine nationale ».
A tout prendre, il faut dire que l’évocation récurrente de la hernie dans cette œuvre de Sony Labou Tansi entre tout simplement dans le cadre de ce qu’on a appelé à la fin des années 1970 dans la littérature négro-africaine, et qu’on a emprunté au critique russe Mikhaïl Bakthine, le Carnavalesque.
En effet, selon le Congolais Boniface Mongo Mboussa dans l’article que nous avons cité précédemment, « le Carnavalesque est une forme de résistance à la culture officielle de l’Eglise, il est un mode d’expression qui illustre la perspective populaire du monde.» C’est dans cet esprit que Bakthine l’analyse dans l’essai qu’il consacre à l’œuvre de François Rabelais. Pour Bakhtine, la distinction entre la culture officielle du carnaval dans la littérature où la carnavalisation reste avant tout, une critique dirigée contre le sérieux de la culture officielle. A ce titre, l’excentricité apparaît comme une catégorie importante, dans la mesure où elle permet à tout ce qui est réprimée chez l’homme de s’exprimer librement ».
Dans L’Etat honteux, elle se manifeste par la critique du langage autoritaire du pouvoir, la désacralisation du chef à travers des jurons, des travestissements, des pastiches insolents et par une importance trop accordée « au corps d’en bas », au bas matériel et humain. Effectivement, c’est ce que nous avons vu au niveau des travestissements lorsque la métaphore de la hernie est tantôt une pathologie, tantôt le sexe, le pouvoir, le territoire et parfois aussi sert à désigner Martillimi Lopès en personne sous le pseudonyme « elle(la hernie) nationale ».
Elle parlant de la hernie, Sony Labou Tansi est de façon avérée entrain de magnifier, exhumer le corps d’ « en bas » pour exprimer son angoisse par rapport à un monde où certaines valeurs(morales , notamment) se meurent.
La hernie telle qu’elle se laisse à voir dans le roman du Congolais Sony Labou Tansi, L’Etat honteux, à travers le personnage de Mon Colonel Martillimi Lopès notamment, est riche de symboles.
En effet, la hernie n ‘est en réalité qu’une métaphore ; car si elle ne désigne pas que cette maladie congénitale, on l’ a vu, elle est aussi la désignation du sexe, de l’acte sexuel, du pouvoir, du territoire, d’une sanction pénale ,d’une ré-création de vocables ou expressions, etc.
Toute cette propension aux parties intimes n’est pas anodin , elle a un lien étroit avec l’axe paradigmatique de l’auteur :Le Carnavalesque(ou roman carnavalesque ou roman du Pleurer-rire) tel que Bakhtine en posa les jalons à partir des travaux qu’il effectua sur l’œuvre de Rabelais et dont Sony Labou est avec beaucoup d’autres auteurs négro-africains depuis la fin des années 1970 l’une des figures emblématiques.
Cela étant dit et à la lumière des analyses que nous venons de faire, la hernie n’est-elle pas finalement l’expression de la vie ?